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L’enseignement du code dans les Humanités : une barrière à franchir pour les Digital Natives

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Tant pour l’humanisme numérique que pour les humanités digitales, la question de l’enseignement du « code » à l’école prend de plus en plus d’importance suite à une sensibilisation générale aux enjeux stratégiques que ce nouveau type d’apprentissage présente pour les nouvelles générations. Le code est partout et essentiel à la compréhension d’un monde hyperconnecté. Il n’est plus désormais l’apanage de développeurs chevronnés, de designers, de chercheurs et experts des TIC, mais devient progressivement un objet accessible et enseigné dans les écoles et les lycées dans des branches aussi bien scientifiques que littéraires et artistiques. Des connaissances de base en programmation deviennent progressivement un critère transversal des compétences autant scientifiques et techniques que littéraires et humaines. Mais la question qui parait intriguer beaucoup de gens à ce sujet est si les apprenants en sciences humaines et sociales doivent savoir comment coder. Or, à notre avis, la vraie question que tout instructeur – dans les sciences humaines ou autres disciplines – doit d’abord se demander, n’est pas si oui ou non les élèves doivent apprendre à coder. C’est plutôt ce qu’ils devraient apprendre en le faisant. Est-ce une compréhension de la façon algorithmique de penser afin de mieux comprendre comment certaines tâches peuvent être résumées en une série d’étapes ? Est-ce une familiarité avec les composants de base des langages de programmation, de façon à être en mesure de comprendre comment le code est structuré et produit ? Est-ce plutôt la connaissance d’un langage de programmation spécialisé, avec une application spécifique dans un domaine particulier ? Ou est-ce tout simplement la compréhension d’un nouveau modèle opératoire de technologies numériques de nouvelle génération.
À notre sens, l’apprentissage du code est une exigence « naturelle » qui fait partie intégrante d’une mutation historique de systèmes techniques que Bertrand Gille définit comme l’ensemble des cohérences qui se tissent à une époque donnée entre les différentes technologies et qui constituent un stade plus ou moins durable de l’évolution des techniques. Selon Bertrand Gille, l’adoption d’un système technique entraîne nécessairement l’adoption d’un système social correspondant afin que les cohérences soient maintenues. Nous trouvons également ce principe dans la philosophie simondonienne qui confirme que l’invention technique ne consiste pas à fabriquer un objet à partir des principes scientifiques. Elle relève plutôt d’un processus de « concrétisation » de l’objet en corrélation avec son milieu associé. Aussi, l’apprentissage du code serait-il la concrétisation d’une forme de cohérence avec son environnement technologique actuel marqué par la généralisation du logiciel libre et du libre accès aux codes sources.
Pourtant, bien qu’un consensus semble se dessiner autour des finalités de l’enseignement du code, une ambiguïté persiste encore dans le choix d’une terminologie commune pour l’identifier. Les usages diffèrent entre « littératie numérique », « informatique », « programmation », « code », etc., même si tous convergent vers l’idée princeps de faire évoluer l’apprentissage numérique d’une simple utilisation de logiciels bureautiques à la compréhension des processus de conception et de structuration de ressources. Le but est a priori de favoriser le développement de compétences transversales capable de faire de l’apprenant et du citoyen en général un acteur producteur de ressources et administrateur de services. Un antécédent dans le genre peut corroborer cette thèse : on ne l’aurait pas imaginé du temps du Web statique (Web 1.0), qu’en plus des Webmestres, le grand public aurait un jour la main pour produire tout seul du contenu en ligne. Pourtant, avec le Web 2.0 et le Web 3.0, tout un chacun est désormais capable de créer du Web collaboratif et dynamique avec les applettes les plus sophistiquées et les paramètres les plus complexes. Le Web comme système technique avait alors franchi les cloisons des laboratoires pour s’adapter à un nouveau système social comme un bien public. Alors pourquoi le code informatique n’en ferait pas pareil, d’autant plus qu’avec des interfaces intuitives tout un chacun peut désormais programmer des bouts de code en JavaScript ou des feuilles de styles en langage CSS ? Rappelons aussi que nous nous engageons dans une nouvelle forme de société dite « du savoir », fondée sur la sémantique qui est le propre de l’Homme. Cette société émergente nécessiterait de nouvelles formes de médias émergents et de nouvelles formes de socialité que les générations futures seraient plus en mesure d’assimiler et de faire évoluer. Ces générations auraient cependant besoin de franchir la barrière du code pour gagner en autonomie, en liberté et surtout en innovation et créativité.
C’est dans les contours de cette hypothèse prospectiviste que nous proposons dans ce papier d’explorer une série de conjectures d’abord par la voie de l’analyse réflexive puis à travers une étude empirique d’un projet de recherche-action en cours de construction. Ce projet propose un cadre de synergie enseignement/recherche dans la construction des ressources en SHS par des normes internationales d’encodage de texte et de création de corpus. Des ressources sont traitées, analysées puis rassemblées en corpus et en bases de données par des enseignants, des élèves et des étudiants en plusieurs disciplines selon des modèles dépassant les procédures de la bureautique classique. Il s’agit particulièrement de soumettre des élèves de plusieurs niveaux de scolarité, avec l’accompagnement de leurs enseignants, à des pratiques innovantes d’encodage de textes en SHS selon les directives internationales de la TEI (Text Encoding Initiative). Ces ressources ainsi traitées témoigneraient de l’immense potentiel d’interopérabilité de ressources d’humanités numériques multidisciplinaires balisées et encodées en langage informatique standardisé. Elles témoigneraient surtout de la souplesse avec laquelle des apprenants « Digital natives » s’approprient des techniques innovantes beaucoup plus facilement que les générations dites « Digital hybrids » qui ont appris tardivement le numérique.
En définitive, l’encodage des sciences humaines est un travail collectif d’enseignants, d’étudiants et de chercheurs qui construisent un ensemble de pratiques et d’outils pédagogiques qui tirent parti des connaissances et des ressources existantes. Par cette conception, nous envisageons changer la façon dont nous voyons l’apprentissage en mettant en œuvre un état d’esprit de codage coopératif dans chaque classe pilote. Nous partons de l’hypothèse que pour tout le monde (enseignants, étudiants, conférenciers, etc.) la plupart des connaissances viennent des réseaux. Presque tous ce que les étudiants ont besoin de savoir est récupérable en ligne au point de dire qu’Il n’y a presque plus besoin de créer de nouveaux contenus mais plutôt que de structurer, suivre et partager toutes les ressources trouvées en ligne.
Par cette présentation, nous envisageons montrer un ensemble de postulats :
– D’abord montrer qu’il est possible dès le lycée (voire le collège) de déployer les compétences de « Digital Natives » des nouvelles générations pour accélérer grandement la construction en crowdsourcing de patrimoines ;
– Ensuite de montrer que les Humanités digitales peuvent constituer un levier d’innovation pédagogique à tous les niveaux d’apprentissage grâce à des processus et outils pédagogiques innovants et adaptés dans le traitement et l’analyse des ressources et des collections ;
– Enfin montrer qu’il est possible de créer des synergies d’action entre des profils et des compétences multidisciplinaires pour produire en bonne intelligence de l’innovation articulée entre la pédagogie, la recherche et le développement.”